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Galerie Les filles du Calvaire

En cours Passées À venir

Série Japon, 1997

Thibaut Cuisset

Photographies

Thibaut Cuisset

Exposition du 26 mars au 18 mai 2002

Le paysage, qui nous apparaît dans des pauses, dans des vues, est un façonnement perpétuel. Même naturel ou, comme on dit si bien, inviolé, le paysage résulte toujours d’un immense travail de fabrication, qui s’étend sur la totalité des âges et qui vient se déposer devant nous, dans un ultime mais provisoire état de forme. Or le mystère du paysage, ce n’est pas cette genèse infinie, c’est que les contractions du devenir qui le forment semblent s’apaiser et comme se reposer dans cette forme ultime, qui est à la fois ce que l’on voit et la mémoire de toute la formation. Tout se passe pour nous comme si la machine s’arrêtait, se recueillait dans cette forme visible, qui se confond à un suspens, à une césure prolongée. Pur effet du temps, le paysage se dépose et nous dépose avec lui, un instant, hors du temps. En tant que forme, et y compris en tant que forme occupée et transformée par l’homme, le paysage déplie ou dépose le temps dans l’étendue.

Cette déposition est ce qui nous confie l’existence comme une ouverture : pris dans la nasse du temps, nous avons tout de même le temps d’y voir ce qui y est pris avec nous, ce qui y glisse avec nous, qui ne s’exhibe pas mais simplement se montre. Le paysage, ce n’est rien d’autre que ce temps pris au temps qui montre l’étendue, c’est ce qui s’en va sous nos yeux comme horizon, pli du ciel et de la terre que nous longeons sans fin.

Et ce qui frappe immédiatement lorsque l’on regarde les photographies que Thibaut Cuisset prend devant le paysage — que celui-ci nous semble familier ou qu’il soit lointain — c’est qu’elles ne montrent rien d’autre que ce pli, c’est qu’elles se situent à ce niveau vraiment fondamental. Ce n’est pas seulement qu’elles écartent l’anecdote ou qu’elles concentrent leur action sur le seul événement de la parution des choses dans la lumière, c’est qu’elles semblent se refuser à tout discours et même à tout épanchement. Alors que la tradition du rapport au paysage (dans la peinture comme dans la photographie) est, disons, une tradition de l’empathie, du mouvement vers les choses et, à l’extrême, de la dissolution, les photographies de Thibaut Cuisset semblent se refuser à tout mouvement de ce type, et elles s’imposent d’abord par une prodigieuse force d’inertie. Ce que le paysage arrête dans le temps, le travail de Thibaut Cuisset le voit, le creuse, l’allonge. De telle sorte que ce qui nous est familier, que ce qui nous semble relever de la banalité la plus nue devient sous son regard terra incognita ou déploiement pur et simple de la singularité de toute terre, de tout coin de terre.