"Certains portraits de Laura Henno me rappellent La ville blanche d’Alain Tanner et la pureté de cette silhouette masculine penchée au balcon -au chevet- d’une ville absente. Au fil de la pensée, leurs styles s’entremêlent, même s’ils ne se connaissent ni l’un ni l’autre.

Les images de ce cinéaste suisse des années 80 sont plus photographiques que filmiques : elles sont peu habitées et peu mobiles. Composées presque uniquement de bleu azur et de blanc crayeux, structurées par une lumière d’une blancheur uniforme et de simples lignes, elles semblent ne pas vouloir se mouvoir pendant le temps du film. L’écriture sensible et épurée d’Alain Tanner préserve ainsi l’instant cinématographique pour mieux convoquer un immobilisme éternel. Les images scénarisées de Laura Henno invitent à la même échappée temporelle, et de même, le décor n’est là que pour mieux hanter la figure placée dans celui-ci. La tension filmique qui imprègne ses photographies, comme dans sa désormais célèbre image Freezing(1) , se retrouve ainsi à jamais piégée dans la photographie et la réalité du modèle se dilue dans une incarnation sublimée.

Il n’y a pas lieu de comparer le travail de Laura Henno à d’autres photographes car son art se situe plutôt entre la peinture et le cinéma. De ces premiers portraits qui ont bénéficié de l’influence de Vermeer et de la tradition picturale de l’Ecole du Nord, on gardera à l’esprit une douceur élégante discrètement rompue par le sujet lui–même, sa quotidienneté, et la tension dramatique que l’artiste impose au moment de la prise de vue à ces figures adolescentes.

De fait, dès ses débuts, elle a agi à l’instar d’un metteur en scène en invitant des modèles à incarner des personnages qui les éloignaient d’eux-mêmes. Au départ, il lui était même impératif de ne pas trop les connaître pour parvenir à réaliser ses étranges scénarios photographiques. Au fil des années, l’artiste s’est rapprochée de ses modèles tant et si bien qu’elle a fini par se lier à l’une d’entre elle, réalisant un ensemble de portraits qui traverse son adolescence.

Ces dernières années, elle s’est impliquée avec eux, et est partie de leur propre histoire pour les transfigurer par une forme d’héroïsme photographique. Les images réalisées à Dunkerque dans un centre médico- psychologique(2) pour adolescents sont des portraits d’une humanité troublante. La jeune fille engloutie dans sa couverture rose (On hold) acquiert la même sensibilité qu’une image de ses débuts (Rainy silence) qui figure une enfant piégée dans un effroi matinal et dont le regard bleu acier vous transperce de son incertitude. De la même façon, ils captivent mais à cela s’ajoute dans On holdune authenticité qui affleure dans un subtil déséquilibre entre l’esthétique de l’image et la réalité du drame qui habite le sujet.

Pour Il desertorosso, c’est une autre adolescente au regard inquiet, vêtue d’un pull trop grand et aux manches en accordéon lui recouvrant les mains, qui se tient campée, incertaine, devant un paysage désolé. Pourtant, la jeune fille est transfigurée par la lumière du levant et l’on perçoit visiblement sa fierté renforcée par la fragile tension qu’implique d’être Le modèle de L’artiste. Cette intimité est renforcée par un deuxième portrait de son visage en plan rapproché (Dalva) appuyant dans l’exposition celui en pied. La scénographie se mue alors en un plan séquence filmique transposé dans le champ photographique et, grâce à ce procédé, la photographe - qui est aussi une vidéaste, ne l’oublions pas - s’approche au plus près de l’essence de son sujet.

De cette série de portraits, comment ne pas remarquer le grand paysage, Flanders, à la composition classique dans lequel une autre jeune fille semble résister presque aussi mal à la vie qu’au vent? Quelque peu mal à l’aise dans ses baskets, elle parvient à tenir dans l’image, car, là encore, la photographe s’approche de l’émotivité de l’être et parvient à lui insuffler une part de grandiose. L’artiste poursuit encore aujourd’hui son implication dans un travail auprès de jeunes clandestins recueillis dans des foyers de l’enfance dans le Nord de la France(3).

La fragilité est sans doute une des quêtes les plus perceptibles de cette photographe, tout un chacun la ressentira dans ces images de jeunes finlandais comme dans ces portraits de garçons et de jeunes hommes dont elle capture sensuellement l’indicible beauté. Pourtant, il a fallu à Laura Henno se faire un peu violence pour rompre avec ce charme qui aurait pu l’ensorceler elle-même. D’autres lumières, d’autres décors, d’autres contrées lui furent nécessaires pour s’éloigner quelque peu de ce romantisme du Nord. Apres la Finlande(4), elle a rejoint Rome(5) d’où elle a rapporté quelques images nimbées d’une lumière différente et dans lesquelles l’importance accordée aux volumes des corps s’accentue, tendant de plus en plus vers un surprenant hiératisme sculptural. Le rapport entre la figure et le paysage persiste, tandis que les thématiques évoluent au travers des personnages incarnant désormais l’errance et la nature devenant espace de repli.

C’est lors de ses résidences à la Réunion(6) que son travail va véritablement se transformait au contact de groupes de jeunes immigrés en provenance de Mayotte et des îles des Comores. Petit à petit, Laura Henno les a persuadé de se mettre en scène dans des compositions incluant plusieurs personnages. Dans les premières images, les groupes sont figés dans un instant photographique à l’instar des précédents portraits singuliers. Dans un deuxième temps, à l’occasion de séjours ultérieurs lors desquels elle est parvenue à retrouver ces mêmes acteurs improvisés, les scènes se sont complexifiées. Les jeunes, plus en confiance, rentrent en mouvement, et jouent dans des compositions cinématographiques plus affirmées par les intentions de l’artiste qui, comme nous allons le voir, tient désormais son sujet.

La série se scénarise en plusieurs grandes compositions dont certains évoquent les premiers tableaux sociaux politiques de Delacroix et de Géricault. On y retrouve le grand style du romantisme social de la Liberté guidant le peuple et du Radeau de la méduse(7) avec la même volonté de dépeindre d’humbles personnages et d’en souligner l’héroïsme quotidien. En rencontrant ces jeunes mis au ban de la société, l’artiste a su retrouver auprès de ses farouches modèles le même genre d’inspiration - près de deux siècles de distance, et à travers un médium et une technique différente -. Comment est-elle parvenue à les faire exprimer cette tension humaine et comment renoue-t-elle avec une dramatisation socialisante de l’événement en s’appuyant sur des effets mémoriels de composition sans aucune lourdeur expressive ?

De fait, pour exprimer cette forme de rébellion, ou de résistance, contemporaine, Laura Henno a également puisé dans la photographie et la représentation picturale de guerre en cherchant à mettre en avant le même sorte d’ancrage, voire d’enfouissement des corps dans l’espace. Lors de ses séjours à la Réunion, elle a également découvert et observé l’iconographie du marronnage, de ces esclaves recouvrant leur liberté en s’enfuyant dans les jungles et les marais.

Dans le même ordre d’idée, nous constatons que l’artiste, sait manipuler avec brio l’usage symbolique des couleurs, rendant ainsi un discret hommage aux choix picturaux des grands maîtres du romantisme français. Dans ses images, c’est bien sûr le vert de la jungle qui domine et submerge les humains, mais duquel surgit les fameux bleus ou rouges profonds teintant les habits sur les peaux sombres. La lumière s’engage elle-même dans la lutte avec les corps qui eux-mêmes cherchent à s’échapper vers un ailleurs, vers un espoir plus lumineux. L’atmosphère jaune et empoussiérée du triptyque, saturée parl’énergie vitale des corps entremêlés, rappelle la chromatique et l’ambiance âpre qui règne dans les combats peints par Eugène Delacroix(8).

Etrangement, c’est en rentrant dans son Nord de la France natal que Laura Henno a pu poursuivre l’aventure(9). Elle y a retrouvé à nouveau de jeunes migrants, qui là aussi se cachent dans les dunes de Calais, où ils sont arrivés après de terribles périples et où ils stagnent dans l’attente d’un meilleur avenir. A nouveau, elle a pu obtenir la confiance de quelques-uns d’entre eux et partager leur expérience. Continuer ainsi son travail et finaliser un ensemble photographique conséquent. Ces dernières images s’inscrivent idéalement dans la continuité de celles réalisées à la Réunion et forment avec ces dernières un corpus narratif qui parachève l’épopée de cette périlleuse migration. L’histoire se poursuit, les corps fuient, se cachent et se rassemblent pour résister aux tensions extérieures. S’y retrouve le relatif classicisme dans les compositions ; Poussin fait son apparition au détour d’un grand paysage tandis que l’étonnante beauté plastique des modèles se nimbe de symbolisme. De plus en plus affirmée dans sa mise en scène, Laura Henno nous plonge dans l’errance et la nuit de ces fuyards tandis que l’image d’après autorise l’espoir par la représentation d’un majestueux portrait collectif de jeunes à l’affût sur la crête d’une dune, en attente que l’aube surgisse. Au symbolisme historique se mêlent des résonances avec le cinéma fantastique tel celui d’un Jacques Tourneur dans les années 40. Singulièrement, l’allégorie de l’Errant condamné au voyage perpétuel s’impose tandis que la tension des images, souvent prises entre chien et loup, est palpable. Cette quête artistique et humaine n’est d’ailleurs pas terminée car par la suite, Laura Henno a travaillé à l’ébauche d’un film et d’une nouvelle série de photographies relatives aux acteurs de celui –ci, dont elle nous livre les prémices.

Christine Ollier

(1)Freezing , 2004 : image qui figure une femme encerclée d’eau glaciale, est souvent présentée en association avec un paysage imperceptible aux même tons bleutés. Ces images ont obtenu à maintes reprises l’attention des professionnels (collection FNAC), de la presse et des collectionneurs.

(2)Résidence en 2009-2010dans le Centre Médico Psychologique, pour adolescents, les 400 coups à Dunkerque, à l’invitation de l’EPSM des Flandres et du Frac Nord Pas de Calais.

(3)Résidence et commande en 2011/2012 du CRP Nord pas de Calais –centre photographique de Douchy-les Mines – Exposition prévue à l’été 2013

(4)Résidence avec l’Espace 36 en 2008

(5)Résidence à l’atelier Wicar, créé par la ville de Lille, en 2009, avec le collectif Qubogas dont Laura Henno est membre.

(6)Résidence à l’île de la Réunion grâce au concours de Nathalie Gonthier, l’Ecole des beaux arts et le Frac de la Réunion en 2010 avec avecQubogas et en 2011

(7)Théodore Géricault Le Radeau de la méduse, 1818-1819, Musée du Louvre et Eugène Delacroix : La Liberté guidant le peuple, 1830, Musée du Louvre

(8)Cf., par exemple, la fresque de la Chapelle des Saints-Anges de Eglise Saint Sulpice, Paris 1855-1861

(9)Résidence avec le Musée des Beaux Arts de Calais en 2011-2012 et Exposition collective : Voices of the sea, du 17 novembre 2012 au 14 avril 2013