Dorothée Smith
Sans titre, Série TRAUM, 2015

Pour son deuxième solo show à la Galerie Les Filles du calvaire, SMITH (Dorothée Smith) présente ses deux derniers projets, “Spectrographies” et “TRAUM”, qui prolongent une réflexion sur la plasticité identitaire et le trouble dans la relation à l’autre. Concevant un espace mixte à la croisée du laboratoire, de la salle de projection, du cabinet d’archives et de la galerie de portraits, la plasticienne développe une poétique para-scientifique qui éprouve la porosité de la frontière entre imaginaire et rationalité. La question de la métamorphose de soi, centrale dans son travail, est ici abordée sous l’angle de la « plasticité destructrice », poursuivant l’exploration de l’appareil conceptuel de la philosophe Catherine Malabou. A travers les figures du fantôme, du fantasme et celle d’une transformation post-traumatique, SMITH donne corps à des processus de subjectivation qui agissent en creux ou en négatif, à même l’effacement, l’altération ou la blessure de l’identité. Témoins de ces destructions créatrices, ses œuvres invitent à une immersion dans une atmosphère obscure et diffuse, au cœur d’une esthétique de l’image constellée et auratique, propices à la contemplation ou à la rêverie.

La première salle accueille ”Spectrographies” — un film de 59 minutes, une série de thermogrammes — et les vestiges d’une création antérieure, Cellulairement, installant d’emblée les conditions d’une œuvre survivante et rudérale, construite sur les ruines d’une autre dont la trace continue de la hanter. Dans le sillage de l’hantologie derridienne, SMITH y aborde les nouvelles technologies (implantées, injectées, projetées) comme des moyens de remédier à une absence, de prolonger la présence d’un être ou de donner consistance à son souvenir. Ses photographies thermiques sont ainsi peuplées de spectres qui sont autant de survivants, résistant à la mort, et d’absents, conjurant l’oubli. Le film, méta-cinématographique en ce qu’il met en abîme les moyens de sa réalisation, suit la progression d’une enquête onirique sur le fantôme : comment survivre à la disparition de l’autre ? Les restes de l’être aimé suffisent-ils à faire présence ? Le fantasme a-t-il un corps ? En cherchant à saisir cet absent, devenu intouchable, SMITH mobilise dans ”Spectrographies” la motivation créative du manque, la force plastique du désir, pour élaborer une véritable science du fantomatique, empruntant à la philosophie, à la littérature, au cinéma, aux sciences (sur)naturelles ou à la psychanalyse.

Avec le projet “TRAUM”, incluant un film de court-métrage, une performance, une série d’impressions 3D, des photographies tirées sur aluminium et des documents d’archives, SMITH projette ses visions microbiologiques dans la voûte céleste. Elle s’appuie sur l’homonymie entre « Traum » (« rêve » en allemand) et « trauma » pour décrire la nosographie d’une psychose créatrice, dont les symptômes incluent trouble du sommeil, éveil halluciné et choc psychologique. Inspirée par l’histoire de Vladimir M. Komarov et l’imaginaire aérospatial soviétique, cette fiction rétro-futuriste met en scène Yevgeni, opérateur de lancement d’astronef atteint de narcolepsie (trouble du sommeil chronique), et son ami cosmonaute, Vlad. Le premier ayant provoqué lors d’une crise de sommeil l’accident mortel d’une navette habitée par le second, il reste hanté par le souvenir traumatique de cette mort, au point d’en perdre son intégrité mentale et corporelle. Il fait l’expérience de plusieurs dépersonnalisations, des transformations imaginaires ou vécues, qui le mènent à la fusion totale avec un double féminin, Jenia. Seconde figure de plasticité négative, Vlad revient lui le hanter sous forme d’un drone avant d’être catastérisé (transformé en constellation), incarnant l’alignement de l’être, de la technique et du monde.

Attestant d’un hors-champ qui brouille les lignes de partages entre réalité et fiction, les figures en 3D et les portraits thermiques posées en regard, non sans évoquer les collections de Charcot, déclinent l’iconographie clinique de ces métamorphoses qui nivellent les plans biologique et astronomique. Aussi l’image d’un épiderme contaminé peut-elle tout à la fois apparaître comme un paysage cosmique et être l’indice d’une galaxie contagieuse logée au cœur de la chair, tout comme les prises de vues spatiales semblent reproduire le regard de Vlad, devenu drone, et annoncer sa future forme stellaire. L’intervention de plusieurs experts (cosmologiste, physicien, psychologue, médecin, philosophe…), sollicités pour corroborer les termes de cette fable crypto-scientifique, achève enfin de jeter un trouble sur son authenticité.

Leur polyphonie, la transversalité des perspectives soulevées et la pluralité des moyens plastiques mis en œuvre constituent ensemble une exposition matricielle, complexe et sophistiquée, qui densifie le projet poétique de SMITH : celui de saisir par l’art les termes d’un devenir plastique commun au vivant et à la pensée.

Florian Gaité

Le film Spectrographie a été sélectionné par la commission mécénat de la Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques qui lui a apporté son soutien.

Exposition produite avec la collaboration du Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains, Centre Pompidou - Hors-Pistes, Spectre Productions, Le Musée de la Danse de Rennes, Accès)s( cultures électroniques, Olympus France.

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For their second solo show at the Galerie Les Filles du Calvaire, SMITH (Dorothée Smith) introduces “Spectrographies” and “TRAUM”, their two last projects that further explore plastic identity and distress in relationships with others. The artist has created an hybrid environment –all at once laboratory, projection room, archive library and portrait gallery- in which she develops a para-scientific poetics that draws on the thin line separating rationality from imagination. Going forward with their investigation of Catherine Malabou’s conceptual philosophy, SMITH tackles the metamorphosis of oneself -a central theme in their work- from the angle of “destructive plasticity”. Through the representation of ghostly and fantasmatic figures, as well as post-traumatic transformations, they capture negative and hollow subjectivation processes intertwined with self-effacement and self-image issues. Accounting for creative destruction, SMITH’s works invite viewers to be immersed in a dark and diffuse atmosphere, which is characteristic of their auratic and ethereal style, and conducive to daydream and meditation.

The first room of the exhibition displays “Spectrographies”, a 59 minute-long movie and a series of thermograms, along with the remains of a previous piece entitled "Cellulairement", a revived and ruderal artwork created from the ruins of a previous one which presence is still haunting. In keeping with Derrida’s hauntology, SMITH tackles implanted, injected, projected new technologies as means of compensating someone’s absence, prolonging someone’s life or giving substance to his memory. Their thermal photographs are full of ghostly protagonists who defy death or ward off oblivion. Their meta-cinematographic movie -in that it shows the process of its own making- is a dreamlike investigation on ghosts. How can we survive the loss of someone? Are the remains of a loved one enough to revive their presence? Can a fantasy be corporeal? Looking to grasp absent ones who became out of reach, SMITH draws on the creativity sparked by a state of craving and the power of desire in order to elaborate a true ghost science that combines knowledge of philosophy, literature, cinema, (super)natural sciences and psychoanalysis.

“TRAUM”, comprised of a short-movie, a performance, a series of 3D prints, photographs printed on aluminum and archival documents, projects SMITH’s vision into the canopy of heaven. The work elaborates on the homonymy between “Traum” (“dream” in German) and “trauma”, to describe the nosography of a creative psychosis, associated with sleeping disorders, distraught awakening and psychological state of shock. Inspired by the story of Vladimir M.Komarov and the soviet aerospace imagery, this retro-futuristic fiction is about Yevgeni, a narcoleptic spaceship-launching operator, and his friend, Vlad. Following Vlad’s mortal spaceship accident caused by one of Yevgeni’s narcoleptic episodes, the latter finds himself haunted by the traumatic memory of his friend’s death, to the point of losing his mental and physical integrity. Yevgeni then experiments several out of body experiences as well as true or imaginary mutations that prompt him to merge with a female alter ego named Jenia. As a second negative plastic figure, Vlad comes back to haunt him in the form of a drone before being turned into a constellation, thus embodying the alignment of men, technology and the world.

The 3D prints and accompanying thermal portraits demonstrate an off-camera approach that blurs the lines between reality and fiction, and, in direct reference to Charcot, make up for a clinical iconography of these metamorphoses that evens out biological and astronomical aspects. A contaminated epidermis can look like a cosmic landscape and reveal a contagious galaxy embed in one’s flesh, while spatial shots seem to reproduce Vlad’s vision as a drone, and announce his future stellar form. The intervention of several experts (cosmologists, physicians, psychologists, doctors, philosophers etc.), asked to corroborate this crypto-scientific tale, cast a final doubt on its veracity.

The multidisciplinary plastic means and varied issues raised by SMITH’s work contribute to the multi-layered complexity of the exhibition, and lend density to their poetical project: that of grasping through art the surviving plastic forms of our physical as well as mental world.

Florian Gaité