Série Japon

Le paysage, qui nous apparaît dans des pauses, dans des vues, est un façonnement perpétuel. Même naturel ou, comme on dit si bien, inviolé, le paysage résulte toujours d'un immense travail de fabrication, qui s'étend sur la totalité des âges et qui vient se déposer devant nous, dans un ultime mais provisoire état de forme. Or le mystère du paysage, ce n'est pas cette genèse infinie, c'est que les contractions du devenir qui le forment semblent s'apaiser et comme se reposer dans cette forme ultime, qui est à la fois ce que l'on voit et la mémoire de toute la formation. Tout se passe pour nous comme si la machine s'arrêtait, se recueillait dans cette forme visible, qui se confond à un suspens, à une césure prolongée. Pur effet du temps, le paysage se dépose et nous dépose avec lui, un instant, hors du temps. En tant que forme, et y compris en tant que forme occupée et transformée par l'homme, le paysage déplie ou dépose le temps dans l'étendue.

Cette déposition est ce qui nous confie l'existence comme une ouverture : pris dans la nasse du temps, nous avons tout de même le temps d'y voir ce qui y est pris avec nous, ce qui y glisse avec nous, qui ne s'exhibe pas mais simplement se montre. Le paysage, ce n'est rien d'autre que ce temps pris au temps qui montre l'étendue, c'est ce qui s'en va sous nos yeux comme horizon, pli du ciel et de la terre que nous longeons sans fin.

Et ce qui frappe immédiatement lorsque l'on regarde les photographies que Thibaut Cuisset prend devant le paysage — que celui-ci nous semble familier ou qu'il soit lointain — c'est qu'elles ne montrent rien d'autre que ce pli, c'est qu'elles se situent à ce niveau vraiment fondamental. Ce n'est pas seulement qu'elles écartent l'anecdote ou qu'elles concentrent leur action sur le seul événement de la parution des choses dans la lumière, c'est qu'elles semblent se refuser à tout discours et même à tout épanchement. Alors que la tradition du rapport au paysage (dans la peinture comme dans la photographie) est, disons, une tradition de l'empathie, du mouvement vers les choses et, à l'extrême, de la dissolution, les photographies de Thibaut Cuisset semblent se refuser à tout mouvement de ce type, et elles s'imposent d'abord par une prodigieuse force d'inertie. Ce que le paysage arrête dans le temps, le travail de Thibaut Cuisset le voit, le creuse, l'allonge. De telle sorte que ce qui nous est familier, que ce qui nous semble relever de la banalité la plus nue devient sous son regard terra incognita ou déploiement pur et simple de la singularité de toute terre, de tout coin de terre.

C'est comme si tout ce que nous savons ou croyons savoir, comme si tout ce que nous possédons nous était retiré. Rarement, jamais peut-être quant au paysage, on aura produit de telles images, des images qui soient à une telle distance de l'appropriation. Descendants du tourisme sentimental, qui est l'autre face de la médaille des "maîtres et possesseurs" de la nature, nous avons pris l'habitude de dire sans réfléchir que le paysage "parle à l'âme". Or la singulière beauté des photographies de Thibaut Cuisset vient à mon sens d'un silence absolu, qu'elles redoublent : le paysage ne parle pas, il est obstinément muet, et ce qui nous parle en lui, s'il faut que quelque chose parle, c'est ce silence, cette déposition des choses dans leur silence, où leur nom, mais rien d'autre que leur nom se libère.

Nous sommes proches, avec ces photographies, de ce que Fernando Pessoa a pu appeler l'expérience du "dehors absolu" : un dehors, le monde, que notre "âme" ne colore pas, qui résiste à cette coloration, ou lui survit, ou vit sans elle. Et dans l'univers saturé d'images qu'est le nôtre, voir de telles images fait un bien extraordinaire : au lieu d'ajouter à la surenchère, elles existent en se soustrayant, au lieu de "saisir", elles laissent en l'état ce qui est, elles révèlent que ce qui est, c'est d'abord cela : le laissé, l'abandonné. Et que les lieux où nous vivons, où nous posons des hangars, des châteaux d'eau, des palissades, des usines, auront toujours, quoique nous fassions, cette faculté de nous échapper, cette propension à verser dans l'immanence (…).

(…) Dans cette approche patiente où Thibaut Cuisset laisse aux choses ce que l'on pourrait appeler leur temps d'infusion, le choix de la couleur joue un rôle aussi fondamental que celui des sujets. La dramatisation inhérente au noir et blanc, il n'en récuse pas du tout la légitimité ou les effets, simplement elle serait chez lui en porte-à-faux avec le mouvement qui est le sien et qui consiste d'abord à se retirer de l'expression pour atteindre à une sorte de vide, à un état où la plus grande attention serait en équilibre avec la plus grande distraction, et où la rigueur ou même l'austérité deviendraient complétude. Que ce soit au bord de la Loire, au Japon, en Islande, en Suisse, ou en Italie dans la banlieue romaine, la couleur ne vient jamais dans ses photos comme coloris ou comme force expressive, elle n'est que le grain, toujours un peu éteint, de la peau du monde. Au lieu de libérer des forces, la couleur semble les contenir, les réserver comme un bien essentiellement précieux et rare.

Forcément, mais peut-être est-ce encore un réflexe, nous pensons devant ces images à une attitude qui rejoint celle de l'esprit zen : non pas la perfection mais la possibilité que la perfection soit dissimulée dans la moindre chose, grain de riz, de sable ou herbe folle, et en tout cas la certitude qu'une pensée qui oublierait cela, qui ne jetterait son dé dans le monde en n'ayant en tête que les signes attendus d'une grandeur ou d'une beauté canoniques ne serait plus qu'une insolence et une vieillerie. Ce que l'on voit donc sur ces photos, et dans le long panoramique dont elles sont les jalons et les temps respirés, c'est qu'il y a dans le monde comme un feu qui couve très lentement, et qui nous porte, c'est que le vivant, qui est exubérant, divers, multiple, se dilate dans l'unité d'une mesure. Que cette mesure et ce feu soient la même chose, c'est ce qui serait difficile à comprendre si nous n'en avions pas de loin en loin des preuves et je pense que les photographies de Thibaut Cuisset sont de telles preuves.

Tout en se plaçant d'elles-mêmes au plan de la philosophie contemplative, elles ne se séparent pas de la vision la plus nue, la plus dénudée : quelqu'un marche sur une route et voit le monde qui vient vers lui, il voit les ifs sombres et des saules clairs que le vent décoiffe, des herbes qui se couchent en frémissant, des nuages former des bandes au-dessus du vent, il n'y a rien, c'est une route sur une digue entre Gien et Sully sur Loire, n'importe lequel d'entre nous a marché ou roulé sur une telle route, n'importe qui a vu ces rendez-vous de lignes et ces fondus-enchaînés de différents verts, et a senti sous son pas l'émotion tactile du chemin, mais voilà, là c'est sur une image, une image fondue au silence comme on dit fondue au noir, et qui explique par son silence que "n'importe comment" est au fond une chose qui n'existe pas. Je pourrais en dire autant d'un champ labouré dont l'écriture de rainures s'en va vers un bois pâle qui barre délicatement l'horizon, ou d'un immeuble pourtant dans beauté se détachant au-dessus des arbres près de Tours. Les photographies de Thibaut Cuisset sont les purs échos du visible, et c'est parce qu'elles s'en tiennent à cela qu'elles semblent pouvoir receler tout ce qui en lui est latent.

La Loire de Thibaut Cuisset, extrait d'un texte de

Jean-Christophe Bailly

< >