Sans titre, 2000, 145 x 100 cm

A la suite des premières présentations remarquées du travail de Paola De Pietri en France, dans le cadre d‘expositions collectives comme celles de Cosa mentale, Paysage(s)(1) ou encore Le nouveau paysage italien à la Fondation Electra en 2000, la galerie Les filles du calvaire consacre à l’artiste une première exposition personnelle avec la série présentée à Spazio Aperto, qu’elle propose à la suite de celle de la Galerie d’Art moderne de Bologne (2). Cette exposition fait écho à celle du Palais Jacques Cœur à Bourges (3) qui illustre la commande qu’elle a réalisée pour Images au Centre cette année.

Née en 1960 à Reggio Emilia, Paola de Pietri apparaît aujourd’hui comme une figure majeure dans le panorama de la photographie italienne. Outre ses collaborations à la Biennale de Venise (4) et à la Tuscia Electa (5) , elle a obtenu une reconnaissance internationale en réalisant en 2000 deux commandes qu’elle a reçues dans le cadre de la mission photographique Linea di Confine per la Fotografia Contemporanea de la province de Reggio Emilia, et à laquelle elle a collaboré aux côtés de Walter Niedermayr, Luis Baltz… Ces missions ont fait suite à la convention européenne sur le paysage, qui a donné lieu à 6 missions photographiques, à l’instar de la Datar en France (6).

Cette photographe a sans doute été sélectionnée pour la pureté de ses compositions, qui, loin du bucolique ou du tout pittoresque, épousent un style correspondant à cette volonté affichée de la convention européenne de « créer de nouvelles représentations du territoire pour saisir un moment singulier de son évolution» (7) ; volonté qui s’ancre dans la conviction que le paysage n’est pas une réalité objective, mais est subséquent à une représentation culturelle particulière. Dans le cas de Paola De Pietri, c’est indéniable : ses images présentent des caractéristiques incontournables que l’on retrouve à travers ses différentes séries.

Ainsi, on remarque de prime abord l’importance de la dimension temporelle dans son travail, comme par exemple dans sa série, réalisée en 2000, où apparaissent, sur des portions de paysage relativement intemporelles et « banales » (herbe, vue de chemin ou de pièce d’eau…), des chiffres qui relient les paysages à une soi-disant position méridienne particulière et à un soi-disant temps donné ; l’ensemble dégage ainsi une fausse idée du spécifique pour renvoyer à la problématique et dialectique notion d’intemporalité du paysage. Dans la série 1998 (8), exposée sous le titre Dittici, ses diptyques posent l’avancée de personnages dans l’espace par la juxtaposition de deux prises de vue, dans un intervalle de temps restreint, et selon des points de vue légèrement décalés, provoquant ainsi ce que Nathalie Leleu nomme « des chambres d’écho entre un lieu et les êtres qui le traversent » (9). La beauté de ses images est accentuée par le choix architectural – villes de la Renaissance italienne- et le cadrage dont l’épure est renforcée par la limpidité de la lumière quasiment blanche.

Cette plasticité caractéristique de son oeuvre trouve son épanouissement dans la série présentée à la galerie, qu’elle semble avoir conçue comme une ode à l’infinie nature et à son intemporalité bercée uniquement par le temps des saisons et par les éléments qui la composent. « Simplicime », cette série peut être perçue comme une prospection de tout ce qui, dans la nature, paraissant anodin, révèle finalement un potentiel physique et chimique hors du commun. Ainsi apparaissent des grands tirages d’arbres soufflés par le vent auxquels répond l’immensité de cieux mise en musique par des nuées d’oiseaux. Paola De Pietri met ici en évidence les phénomènes optiques de la nature à travers la saisie, simple et d’une justesse presque déroutante, de petits phénomènes telles perceptions brumeuses, dérives de feuilles fossilisées par le gel, fontes de neige sur matière volcanique ; l’ensemble de l’exposition formant des plages de couleur, oserions-nous dire, au naturel…

Par cette équivoque savoureuse, Paola De Pietri propose certes une vision singulière, mais bien plus encore, une visibilité différente de la terre et du territoire. En cela, cette série s’oriente vers la dimension conceptuelle de la recherche de l’artiste : se joint à cette visibilité particulière un aspect qui lui est cher, le détournement du temps et de sa linéarité. La puissance des photographies réside en effet dans l’aspect quasi inhibitif d’un des éléments possibles de la photographie : le temps.

Les relations espace-temps, déjà explorées dans ces différentes séries aboutissent dans cette série à une suspension totale. Et de même que pour les séries exposées dans le cadre de Via Emilia - Luoghi e non luoghi -série pour laquelle elle macrographie des bouts de paysages à bord d’une montgolfière- Paola De Pietri, privant le paysage de tout élément reconnaissable, nous livre un univers totalement autonome, épuré, émancipé de toute référence, dévoilant l’aspect strictement photographique des sites.

En parallèle, elle utilise l’humain dans sa dimension archétypale comme par exemple dans la série qu’elle vient de réaliser dans un aéroport où elle a photographié frontalement et en pied, devant un même mur gris, des voyageurs en partance, chaque individu pouvant s’interchanger avec l’autre, ou presque. Images protocolaires, on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une typologie renvoyant à l’universel. Mais, là encore, son oeuvre devient duale, car l’artiste introduit une dimension généalogique en chapitrant ses photographies, à l’instar de Via Emilia, précisant des soi-disant éléments liés à la dite personne. Que cette généalogie soit vraie ou fausse, cela n’a pas d’importance pour le spectateur, me semble-t-il, elle n’agit que sur le mode identificatoire où l’individu semble [trans]-porteur de ses origines, tel un territoire donné dans un espace-[impasse]-temps : celui de sa naissance et sa mort future.

Dans la commande qu’elle vient de réaliser pour Images au Centre, Here Again elle poursuit cette quête en magnifiant la transmission de ce culturel entre deux générations. Elle a choisi de portraiturer des femmes et leurs nouveaux nés en les juxtaposant aux paysages environnants. Ici, elle inverse le temps. En effet, dans ce projet, précise l’artiste « je veux m’arrêter sur le rapport entre mère et fils, comme s’agissant du fragment d’un axe temporel vers le passé, entendu comme un exemple de transmission d’expérience biologique et culturelle entre une génération et la suivante. » (10)

Bien entendu la référence à la Renaissance est trop évidente pour qu’on l’ignore, surtout pour une artiste italienne. De même, il est impossible d’oublier que cette image de la maternité est rejouée par une artiste femme, avec des femmes de son âge. Si l’on mentionne enfin un récent travail qui forme un ensemble de vidéos, dans lesquelles chaque individu murmure devant un paysage choisi par lui avant que sa figure ne disparaisse ; si l’on ajoute encore que chaque personne filmée à la même date de naissance que l’artiste, tout cela ne renvoie-t-il pas cette dernière dans une dimension dialectique de sa propre personne ? - le rapport conceptuel de l’Oeuvre venant comme toujours dialoguer avec une dimension très intime de la création artistique, rendant quelque peu dérisoire tout effort de conceptualisation radicale.

(1)Le Paysage comme Babel, commissariat Nathalie Leleu, Galerie les filles du calvaire, Paris, 31 mai – 12 juillet, Bruxelles, 20 sept. – 27 oct. 2001, et Précis de décomposition, commissariat Emmanuel Hermange, Centre Pasquart, dans le cadre des Journées Photographiques, Bienne, Suisse, sept. 2001, Chapelle du Rham, Institut Culturel français, Luxembourg, nov. – déc. 2001, Le Paysage est une méthode, Domaine de Chamarande, avril – mai 2002.

(2)Spazio Aperto, Galleria d’Arte Moderna di Bologna, Villa delle Rose, Bologne, Italie, 5 avril – 20 mai 2001, Cf. cat. expo. Spazio Aperto, Ed. Pendragon, 2001.

(3)Commande d’Images au Centre, exposition du 19 septembre au 23 novembre 2003.

(4)Venezia-Marghera, a cura di Paolo Costantini, Biennale di Venezia, Venezia 15 juin - 12 octobre 1997

(5) 2003.

(6) Datar, mission photographique de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’Action régionale qui a commissionné 28 français et étrangers de 1982 à 1989.

(7)Bernard Latarjet et François Hers, « L’expérience du paysage », in Paysages, photographies : En France, les années quatre-vingt, Paris, Hazan, 1989, citation d’Emmanuel Hermange, « Linea di Confine, Une mission photographique pour étendre les territoires du paysage », in pour « Voir » les photographies n°6, nov. 2000, p.49.

(8)Cf. paola de pietri, ditticci, Ed. Art&, Musei Civici Reggio Emilia et Biblioteca Panizzi, 1998.

(9)Nathalie Leleu, 2001.

(10)Paola De Pietri, 2003

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