Ascendant poisson

Taiyuan, 2007.

Photographie couleurs, 81,7 x 64,7 cm, avec cadre.

François Daireaux

d’un côté // l’autre

Galerie Les filles du calvaire // Galerie Dix9

Cette double exposition personnelle de François Daireaux, à la Galerie Les filles du calvaire et à la Galerie Dix9, s’inscrit dans le parcours consacré à l’artiste

en 2008-2009 et fait suite aux deux expositions majeures à l’abbaye de Maubuisson (26 mars - 1er septembre 2008) et à la Villa Tamaris (24 janvier - 1er

mars 2009), dont la coproduction a également permis la publication, en mars 2009, d’une importante monographie aux éditions Lienart1.

Ce parcours se terminera par une exposition, ici-bas, à l’Artothèque de Caen, (3 juillet - 29 août 2009) qui suit le travail de cet artiste depuis longtemps et qui

a tenu à soutenir ce projet d’envergure.

Pour son exposition parisienne, François Daireaux a imaginé un projet original : d’un côté // l’autre qui est une création placée sous le signe du double.

Il n’y a de fait qu’un mur entre ces deux espaces mitoyens ce qui permet à l’artiste de concevoir une scénographie reflétant une de ses préoccupations

majeures : entre variation et remise en jeu d’une oeuvre dans une autre. Le visiteur sera amené à circuler d’une galerie à l’autre pour appréhender l’ensemble

de l’exposition et s’immerger dans différents univers. Pour réaliser ce projet, l’artiste a bénéficié de l’habituelle complicité de sa galerie Les filles du calvaire et

de l’adhésion enthousiaste de la Galerie Dix9 qui a ouvert récemment au 19 de la même rue.

A la Galerie Dix9, l’ensemble de bustes sculptés, P. Chellappan, décline dans un jeu de miroir le portrait d’un même homme. P.Chellappan est modèle au College of Fine arts de Trivandrum que F.Daireaux rencontre par hasard lors d’un séjour en Inde. Le modèle lui fait visiter le parc de l’école tout en lui désignant l’un après l’autre des bustes en plâtre. Ceux-ci sont des études du visage de P.Chellappan. Interprétations à chaque fois différentes du «même»

ou vaines tentatives de représenter. F.Daireaux est retourné à Trivandrum pour effectuer des moulages en plâtre de ces 28 bustes. Dans le même temps, il a

demandé à P.Chellappan de poser 25 minutes devant un fond blanc pour une séquence vidéo.

A la Galerie Les filles du calvaire l’installation vidéo 111 suite, un work in progress actuellement composé de 111 séquences filmées au cours des voyages

entrepris par F. Daireaux, nous plonge dans une myriade d’images resserrées autour des gestes répétitifs et à la cadence hypnotique de travailleurs manuels.

En écho à ces pièces seront présentées des photographies réalisées en Asie et en Afrique du Nord par l’artiste qui a photographié au détour de ses

pérégrinations des mises en scènes trouvées dans la rue, des objets ou étalages qui sont autant de regards posés sur ce qui se passe en marge des trottoirs.

Le regard se promène d’une image à l’autre comme dans une sorte de «collection» visuelle d’instants furtifs. De ces photographies il a réalisé des

empreintes, Skizzes, qui sont des doubles matériels des photographies sur lesquelles on repère les grandes lignes qui composent les images et qui prennent

forme tels des sillons ou des traces laissées par des images pourtant parfaitement planes. La fabrication des Skizzes reprend les principes de la sculpture.

Les formes sont réalisées à l’aide d’air comprimé qui abrase des surfaces de mousse florale qui sont ensuite moulées en silicone. Elles gardent les traces de

l’image matrice et deviennent les images fantômes des photographies.

François Daireaux peut, sans conteste, se définir comme un artiste pérégrin. Quoique l’idée de pèlerinage puisse corrompre la compréhension d’une

démarche (dans toutes les acceptions du terme) profondément originale. Tout commence donc avec les pieds, le déplacement, la visite, l’exploration, la

découverte. Le mouvement, non dans sa vacuité moderne, mais comme rencontre avec différentes cultures pour appréhender l’activité humaine dans ses

implications traditionnelles, le plus souvent occultées ou folklorisées.

L’artiste développe ainsi un projet cohérent né au coeur de l’atelier pour mieux embrasser le monde. Une pratique de la forme et du sens induite par la matière

même. Un savoir-faire prenant en compte la répétition, le recyclage, l’interaction, le renouvellement, la diversité des matériaux et leur capacité sensible et

tactile, à se transformer voire à se métamorphoser. Le voyage s’apparente-t-il à «une esthétique du divers», comme le proposait Victor Segalen ? Ici,

pourtant, se décline en permanence le refus de tout exotisme mercantile corollaire obligé d’un point de vue colonialiste. «Ceci, universel, n’est que ma vision

à moi : artiste : voir le monde, et puis dire sa vision du monde» (toujours Victor Segalen). Le voir, le comprendre, l’appréhender, par le travail comme

processus vital, organique. Et si «chaque époque et chaque société recréent ses propres "autres"» (Edward W. Said), François Daireaux pense

concrètement l’autre et l’ailleurs, de façon indivisible. L’humanité n’existe que dans l’oeuvre accomplie. Par et pour le geste, il retrouve l’universel en

observant, modelant, découpant le rituel de la production inlassablement réitéré. Quand Jacques Demy réalise en 1955 Le Sabotier du Val de Loire

(commentaire dit par Georges Rouquier), il propose tout à la fois un documentaire sur la fabrication des sabots mais surtout une réflexion sur la fuite du

temps. Pour François Daireaux, l’artisan indien, chinois, marocain participent à un rapport au temps où la nostalgie s’efface. Ils représentent autant de

révélateurs de la multiplicité des modes d’interventions, de styles, de vies, périphériques et constitutifs de l’essence humaine. «La pluralité est la condition de

l’action, parce que nous sommes tous pareils, c’est-à-dire humains, sans que jamais personne soit identique à aucun autre homme ayant vécu, vivant ou

encore à naître» (Hannah Arendt). L’artiste marcheur, sculpte, dessine, filme, photographie. Plus que dans la fonction, François Daireaux se révèle dans la

pratique. Par là même, se découvre un parcours où cette oeuvre originale, essentiellement et radicalement contemporaine, n’existe que dans une mise en

rapports et en questions avec des lieux et des espaces.

Commencée à l’Abbaye de Maubuisson, cette exposition se poursuit et se développe aujourd’hui à la Villa Tamaris. Les Galeries Les filles du calvaire et Dix9

prendront le relais de ce parcours qui se terminera provisoirement à l’Artothèque de Caen, comme autant d’éléments d’un vaste projet en perpétuel devenir

dont la force critique ne se comprend que dans la maîtrise aléatoire des formes.

Robert Bonaccorsi,

Directeur de la Villa Tamaris, La Seyne-sur-mer.

< >