Série Islande #11

THIBAUT CUISSET

LE DEHORS ABSOLU

Exposition du 21 septembre au 3 novembre 2007

Vernissage le jeudi 20 septembre de 18h à 21h

La galerie Les filles du calvaire est heureuse de présenter l’exposition personnelle de Thibaut Cuisset consacrée à la double série sur l’Islande et le désert du Namib : Le Dehors Absolu, deux territoires non modelés par l’homme.

[…] Jusqu’à présent, donc, Thibaut Cuisset photographiait des paysages.

Il y avait bien, parfois, des passages vers l’extérieur, comme à la fin de la série des Paysages d’Italie (1993), où des vues de Calabre ou de Sicile découvraient brusquement des lieux désertiques, un peu comme dans les derniers plans du Théorème de Pasolini on voyait le père errer et tituber parmi les cendres de l’Etna. Mais ces vues n’étaient au fond rien d’autre que celle des frontières et de la délimitation du paysage lui-même, c’est-à-dire de ce à partir de quoi, précisément, il y a paysage.

Avec la double série ici présentée, en revanche, celle de la côte islandaise et de ses abords (2000) et celle du désert du Namib (2004), le dépaysement est en apparence entier, sans reste. On pourrait presque dire, quitte à forcer la langue (mais ce serait plus juste) : le dépaysagement. Il n’existe pratiquement plus aucun repère, le passage dans une extériorité inconnue semble accompli, sans la moindre indication de frontière ni trace de limitation.

A peine, dans l’une ou l’autre de ces vues, remarque-t-on ou devine-t-on des lignes électriques ou une piste dans le désert qui doivent bien permettre quelque transport ou traversée vers un ailleurs, mais un ailleurs qui n’apparaît pas et dont on ne voit pas du reste où il pourrait apparaître.

C’est sans gratuité aucune que Thibaut Cuisset a intitulé cette double série : Le dehors absolu. L’expression, on le sait peut-être, est empruntée à Pessoa. Jean-Christophe Bailly l’avait déjà utilisée à propos de la série de photographies des bords de Loire (2001), dans un texte qu’il avait intitulé « La Loire de Thibaut Cuisset ».

Elle désigne, dans Le livre de l’intranquillité, l’émotion intérieure bouleversante qu’éprouve le narrateur, lorsque, sortant un jour de chez lui, il découvre comme pour la première fois le spectacle de la ville qui descend vers le fleuve (la scène se passe évidemment à Lisbonne) et fait l’expérience d’une véritable extase : d’une extériorisation pure, d’une sortie hors de soi. Et si ce bouleversement est intérieur, il est, selon la formule d’Augustin, interior intimo meo, plus intérieur que mon intimité même, en ce lieu impossible que Lacan a nommé « extimité », qui interdit tout retour à soi et où s’ouvre probablement le pur espace du dehors, dans son ab-soluité même : sa libération sans reste, son détachement, son étendue ou son extension de toujours antérieure, et comme telle inappropriable et immaîtrisable. « Psychè est étendue. N’en sait rien. », dit une note posthume de Freud, au reste demeurée parfaitement énigmatique.

Mais c’est peut-être aussi bien ce dont il s’agit ici.

Que se passe-t-il en effet lorsque Thibaut Cuisset fait l’épreuve du dépaysement – du dépaysagement ?

Déjà, lorsqu’il photographiait des paysages, Thibaut Cuisset ne cessait de les soustraire à toute appréhension sentimentale ou pittoresque, à la niaiserie vaguement « romantique » du paysage-« état d’âme », projection ou reflet ; et c’est d’ailleurs pour cette raison précise que Jean-Christophe Bailly avait convoqué la catégorie du « dehors absolu ».

La manière de Thibaut Cuisset, reconnaissable entre toutes, immédiatement, son art si singulier consistaient à répondre le plus rigoureusement et le plus sobrement possible à la visée de l’objectif, c’est-à-dire à objectiver la vue offerte, à immobiliser et à fixer, dans un temps suspendu, le paysage, l’arrachant ainsi à toute autre détermination que son pur et simple être-là. D’où, au demeurant, l’étrangeté et le pouvoir de fascination de ces images, qui sont comme ce qu’on appelle au cinéma des « plans fixes », mais dissociés du continuum mouvant, de l’animation, qui seuls permettent d’en constituer la fixité. Par définition, un cinématographe immobile est impossible. C’est une absurdité. Bien plus, mais c’est l’évidence : tout fixes qu’ils puissent être, jamais les plans fixes du cinéma ne peuvent fixer ce qu’ils enregistrent : l’herbe qui se courbe sous le vent et le feuillage qui frémit, par exemple, les nuages qui passent dans le ciel, les ombres fugitives sur le sol — puisque l’on parle de paysage. Ou alors, il s’agit d’une photographie insérée, cela arrive. Mais un cinéma sans l’ « image-mouvement », comme disait Deleuze, c’est l’impossible même.

Or c’est peut-être cet impossible auquel s’affronte l’épreuve du dépaysagement ; et qui en fait si l’on veut, eu égard à la photographie elle-même, une expérience-limite. […]

Extraits du texte de Philippe Lacoue – Labarthe,

Thibaut Cuisset, Le Dehors Absolu, Editions Filigranes, 2005

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