PANDORA

[…] Le travail de Hyde(1), tel qu'il s'est développé dans les années 90, consiste en une expérimentation, délibérément bricoleuse et libre de toute astreinte esthétique, des différentes possibilités de signifier la peinture ; il consiste en l'émission, en des contextes objectaux multiples, de divers signes de peinture. En cela, et bien que totalement singulier, il appartient pleinement à son temps, celui d'une abstraction tout à la fois post-duchampienne et post-warholienne, où s'instille, infra-mince, la distance qui sépare la chose et le signe de la chose, le langage et le métalangage – une abstraction dont le vaste et complexe territoire(2) est balisé par les noms d'artistes aussi dissemblables que, parmi beaucoup d'autres, Gerhard Richter, Olivier Mosset, Jonathan Lasker, John Armleder, Ross Bleckner, Bernard Frize(3), Gerwald Rockenschaub, Peter Halley ou Christopher Wool. Compte tenu du geste qui les inaugure, certaine prolifération de l'effet pictural, les méta-peintures de Hyde ont pris, on le devine, des allures fort variées. Ainsi, parmi de nombreuses autres propositions plastiques : des peintures alla fresca sur des blocs de polystyrène expansé d'imposantes dimensions ou bien morcelés en petits fragments ; des boîtes de verre, vides ou bien contenant des dépôts sinon des rebuts picturaux ; des artefacts peints de bois et ciment aux formes de poignées ; des ensembles de feuilles peintes clouées au mur ; des pièces de verre moulé sur étagères, maladroitement ceintes de ruban adhésif ; des compositions chromatiques ayant pour support des objets à l'apparence d'éléments de mobilier ; des oreillers, parfois gigantesques, maculés de couleurs ; etc., etc. Et comme la peinture, au fil de ses âges, s'est incarnée sous d'innombrables avatars, à travers une multitude de styles, les signes chargés de renvoyer à elle sont nécessairement des êtres pleins d'histoire. Ceux que délivre l'œuvre de Hyde ne sont, de fait, pas avares de références historiques, intentionnellement ou attentionnellement : le minimalisme (celui d'un Donald Judd, notamment), l'expressionnisme abstrait, l'abstraction géométrique, les constructions baroques de Frank Stella, certains avatars de l'art d'Imi Knoebel, Supports/Surfaces, mais aussi bien les fresques du Trecento ou Duchamp ...(4)

Ce qui pourtant fait la spécificité du travail de Hyde, c'est non seulement cette prolixité de solutions plastiques (qui voit la peinture, d'une façon qui n'est pas sans rappeler le geste, fondateur, d'un Robert Rauschenberg ou celui, strictement contemporain, d'une Jessica Stockholder, en mesure d'élire n'importe quel support) ou cette multi-directionnalité stylistique (qui voit la peinture se souvenir de nombre de ses périodes, passées ou récentes), c'est encore, et surtout, la tension qui s'y trame entre, d'une part, l'œuvre comme signe et, d'autre part, l'œuvre comme chose. Dit autrement, l'art de Hyde n'a pas tant pour souci de produire, plutôt que des peintures, des signes de peinture que de mettre à l'épreuve la capacité de certaines choses à représenter la peinture ou, plus justement, la capacité de cette représentation à avoir pour véhicules tels objets, tels dispositifs.[…]

Michel Gauthier, Le saut de la barrière,

(à propos d'une peinture absente de James Hyde),

in ART PRESENCE n°38, 2001

(1) James Hyde est né en 1958. Il vit et travaille à New York.

(2)Ce territoire, dans toute son étendu et sa complexité, diachronique comme synchronique, n'a d'ailleurs pas encore fait l'objet d'une véritable étude.

(3)A partir notamment de l'œuvre exemplaire de Bernard Frize il y aurait lieu de comprendre pourquoi cette peinture de peinture est souvent une peinture qui exhibe le procès dont elle résulte.

(4)Sur cette question, je renvoie à l'article de Thomas Zummer, James Hyde : Varieties of Reference in James Hyde 1991/94, John Good Gallery - New York, 1994, pp. 49-57.

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