L'Or 1

La galerie Les Filles du calvaire a le plaisir de présenter Longue distance, la dernière série photographique de Corinne Mercadier et Le Huit envolé. Cette exposition est le point d’orgue d’une série de cinq expositions qui ont eu lieu en France et au Luxembourg au cours de l’année 2007 : Anneés-Lumière, Galerie Nei Liicht, Dudelange, (Luxembourg), Musée des Beaux-Arts de La Roche-sur-Yon, Musée de Gajac (Villeneuve-sur-Lot), Les Glasstypes de Vitré (Vitré).

Cet ensemble d’expositions a permis la coédition de la Monographie de Corinne Mercadier parue aux éditions Filigranes en Avril 2007.

L’ouvrage retrace sa démarche artistique sur les quinze dernières années. Les photographies sont accompagnées d’un texte d’Armelle Canitrot et d’un entretien de l’artiste avec Magali Jauffret dont voici quelques extraits.

Magali Jauffret : « Que devient le lien avec l’autre quand vous le voyez de dos? » vous demandiez-vous en réalisant votre dernière série, Longue Distance .

Et vous évoquiez la sensation existentielle d’effleurer quelque chose de dangereux qui vous fait regarder autrement la vie quotidienne…

Corinne Mercadier : Je pensais à Années-Lumière, la première photographie de cette série en cours. Je me trouvais un soir sur une plage familière. Un territoire étrange avec sa montagne de sel et sa voie de chemin de fer. Soudain, apercevant mes proches de dos, j’ai eu la révélation qu’ils étaient l’autre face du monde. J’ai réalisé, de loin, que je m’excluais d’eux et de la scène. Quelque chose de grave s’est installé. Ce n’est pas moi qui me sentais grave, mais j’éprouvais un sentiment de vraie solitude. La lumière a donné alors à cette scène une qualité d’image vivante qui m’a fait passer à l’acte, et prendre la photo. Jamais, d’ailleurs, je n’aurais imaginé qu’elle aurait une telle intensité dramatique, qu’elle serait aussi loin de moi.

MJ : Aussi loin ou si près ?

CM : Cette photo a fait surgir la certitude de la séparation. Ils sont là tout près, tournés innocemment vers le lointain. Pour moi, ils regardent la limite de ce moment et figent le partage du temps. J’ai fait cette image, comme si j’étais seul témoin d’un temps et d’un espace en suspens. On peut dire que cette photographie est un moulage.

MJ : D’où vient cette sensation que, dans votre œuvre, le temps de fabrication repose dans l’image ?

CM : J’ai commencé, dans les années 80, par photographier des reproductions de peintures au Polaroid SX70. Je cherchais à créer un écart avec des œuvres connues, à jouer avec l’ombre et la lumière. Puis, j’ai rephotographié mes propres photographies. Ce sont donc des images constituées de strates : la première photographie, puis le Polaroid et, enfin, l’agrandissement, dernière étape, la seule qui soit montrée.

MJ : Pourquoi ces filtres, ces cadres, comme autant d’empêchements à voir le tirage original ? On dirait qu’il faut voir à travers l’impossibilité de voir.

CM : Ce tirage original est pour moi une captation de la scène. Il en montre à la fois trop et pas assez. Si je passe du Leica au Polaroid, c’est pour perdre de la définition, contraster, distordre l’image première. Je l’éclaire, je la cache. J’ai besoin des défauts de la pellicule pour que la photo devienne presque une image mentale. Il y a aussi l’immédiateté du résultat qui compte dans mon intérêt pour le Polaroid. Très différente de l’immédiateté du numérique : la photo s’est développée sous nos yeux. Et puis il a un grain, une gamme de couleurs qui lui sont propres. […]

MJ : Dans cette série, vous abandonnez le format presque carré du Polaroid SX70 pour un format rectangulaire…

CM : Ce format est quasiment celui du 16/9èmes. Ce rapprochement avec la fiction du cinéma est visible, aussi, dans une façon plus narrative de présenter ces photos : il y a des triptyques et des diptyques à l’intérieur de la série. On pourrait construire une histoire, même si ce n’est pas mon intention parce que je suis attachée au fragment et au silence de l’image. D’autre part, ces photographies sont en noir et blanc. Et que ce soit avant l’invention de la couleur ou, plus tard volontairement, le noir et blanc du cinéma et de la photographie a du sens. Il rend l’image plus abstraite, et met en évidence l’architecture et la matière. Il dramatise et met à distance le réel aussi. […]

MJ : La photo serait-elle déjà en vous avant d’exister ?

CM : En partie. Il y a sans cesse des passages entre monde intérieur et extérieur. Je reconnais certains territoires, pour en avoir rêvé de semblables. Il me semble que c’est par là que je dois me diriger. Les mises en scène sont organisées, dessinées et élaborées dans mes carnets. Mais déclencher, c’est toujours se lancer dans le vide. C’est toujours un aveuglement. Et puis il y a un décalage avec le projet qu’il faut examiner avec lucidité. Je sais que mon travail et moi-même nous tenons dans un espace qui n’est ni exotique, ni fascinant, ni documentaire. Il y a beaucoup de frontières à cet espace, je ressens la difficulté de m’y tenir et la nécessité de l’explorer encore. L’acceptation de l’étrangeté que je sens en moi est mon repos : être bancal mais avancer. Le manque et la perte deviennent aussi matériaux. […]

MJ : L’année dernière, vous êtes tombée sur un lieu fascinant…

CM : On m’a proposé d’exposer dans l’Octogone de la Maison-Dieu de Montmorillon, une chapelle funéraire extraordinaire du XII° siècle. Le lieu était si fort que je l’ai pris comme sujet. Il est devenu théâtre. Je suis partie du chiffre 8 en me laissant porter par l’esprit des formes et leur symbolique, et j’y ai associé le signe de l’infini, 8 couché, signe gisant.

J’ai commencé à réaliser les deux sculptures, le huit blanc et l’infini noir, à organiser la mise en scène, la lumière, à penser au rapport entre la sculpture et le corps, au point de faire intervenir une danseuse qui m’a permis de faire entrer l’imprévisible dans cette œuvre. En faisant mûrir ces idées, en dessinant et en écrivant, j’ai retrouvé la forme du triptyque, qui m’intéresse depuis longtemps, et j’ai choisi d’en faire un retable, c’est-à-dire une œuvre posée, présentée sur l’autel de l’Octogone. […]

MJ : Faire de la photographie, c’est courir après quoi ?

CM : Ce n’est pas une course, c’est une très lente construction qui permettrait de capter l’invisible dans le visible. Pas l’invisible mystique d’un au-delà, mais plutôt les pensées dans les formes. Ou l’immatériel dans la matière.

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