Orphique, 2001, 200 x 125 cm |
Depuis février dernier, Dominique Gauthier a réalisé six expositions monographiques en France, les deux dernières expositions à Paris achèvent ce cycle pour lequel cinq centres d’art, un musée et une galerie se sont associés. Ce projet a permis de rendre visible, une partie de l’abondante production de ce peintre dont le parcours, long aujourd’hui de 25 ans, est resté d’une même constance et d’un égal engagement dans et pour la peinture, qu’elle soit ou non sous les feux de l’actualité.
Les directeurs de chaque lieu ont travaillé en collaboration avec l’artiste afin de présenter, chacun, une proposition originale à partir des quelques six cents oeuvres disponibles. Chaque présentation a été monumentale et a été l’occasion d’un accrochage spécifique aux différents lieux et séries présentées – avec les fameuses compositions murales « all-over » de l’artiste au CAC de Pougues-les-Eaux (Dessins), au CAC de Montbéliard (Contre-raisons) et au CAC de Sète, au MNAM de Céret (Contres-raisons et Dessins) à l’instar des premières présentations qui eurent lieu au Credac d’Ivry en 1993.
La présentation à la galerie se concentrera sur la toute dernière série de l’artiste, les Orphiques, dont on a pu voir les premiers tableaux à Sète, tandis que le Palais des Congrès permettra la présentation de cinq monumentaux – série des Hostinato et des Orphiques de 3,50 x 3,50 mètres.
Ce parcours visuel aura permis à l’artiste de recréer ce qu’il nomme « une architecture » visuelle de son oeuvre, sorte de lecture « infra structurelle » qui a mis en avant la cohérence, la monumentalité de ce travail, la pertinence des séries entre-elles et qui rejoue la pensée picturale de l’artiste, dans un dialogue formel incessant.
Dans une récente interview par Laurent Goumarre1, l’artiste précise sa pensée : Chaque accrochage remet systématiquement en cause la notion des origines. Impossible de trouver l’origine d’un tableau, à tel point que chaque tableau entretient un rapport de contemporanéité avec l’autre : un réseau se constitue d’un tableau à l’autre. Cela tient, je crois, à mon rapport au tableau, aux figures que je détermine, comme on peut l’observer dans la poésie baroque. J’essaie d’exagérer, de rendre démesuré un choix coloré, un choix graphique. Cette dynamique entraîne les tableaux, les projette à la fois sur ce qui a été réalisé et sur ce que j’ai anticipé des prochains. Cette forme spiralée qui se déroule et s’enroule dans les Hostinato, les Rhombes, les Contre-Raisons, répond à une détermination presque théorique : le principe de travail correspond au principe formel qui situe les tableaux dans cette dynamique dont j’ai besoin. Il y a une réversibilité de l’intention comme de la forme.(…) Le mouvement déroulé/enroulé de la spirale des Hostinato, en se déployant suggère l’hypothèse d’un ou de plusieurs centres, ce qui témoigne de sa nature exponentielle, ouverte vers l’extérieur. Les tableaux créent cet effet de respiration, de dilatation et de resserrement. C’est aussi un mouvement de la pensée qui s’anime, se révèle année après année dans des formes constantes.
En effet, l’évolution formelle de cette oeuvre est importante depuis les Opéras des années 80, oeuvres découpées et déployées dans l’espace. Dominique Gauthier s’est confronté au champ délimité du tableau avec un format de prédilection de deux mètres par deux, sorte de norme qui ne l’écarte pas totalement du petit format ou de la tentation monumentale, fréquente chez lui, et qui trouve son aboutissement logique dans les commandes architecturales auquel l’artiste a répondu cette année - 9 Hostinato sur verre au Lycée Mermoz de Montpellier, et 56 Arlequinades sur aluminium sur les façades de la Cité Rodenbach à Bruxelles. S’il s’impose le format, on peut retrouver également, dans tout son travail, des signes, des formes récurrentes, sorte de trames graphiques qu’il rejoue différemment dans chaque série - chaque tableau étant, quant à lui, une proposition formelle d’un état de la pensée de l’artiste, telle la phrase d’une composition plus globale.
Pourtant ce travail est fondamentalement divers et non répétitif. Dans un même temps donné, il peut être violemment coloré, présent plastiquement comme avec les Arlequinades Ide 1992-1994 ou, au contraire, il peut avoisiner la notion de pureté comme dans les Transhumanarés de la même période. L’œuvre est impressionnante pour ceux qui l’approchent dans son entièreté. Elle marque par sa diversité, le nombre de séries et de tableaux, et par sa richesse plastique. Si l’on retrace les séries depuis 1992, Dominique Gauthier a peint de 1992 à 1997 : Les Arlequinades I et II, Les Transhumanarés, les Surplombs ; depuis 1999 : Les Rhombes, les Pneuma et les Contre–raisons et enfin les Orphiques en 2001, tandis que la série des Hostinatojalonne en parallèle son travail depuis 1992 – soit environ quatre cents tableaux et plusieurs importants ensembles de dessins dont cinq mille pour la série de Luz Organa Rotonda dont mille sont présentés à Sète et à Céret.
Oserais-je, qualifier cette oeuvre d’époustouflante, énorme, fantastique et belle, même si elle dérange certains ? Le concept le plus proche, pour la qualifier, serait l’infini, car elle s’inscrit sans cesse dans une dynamique, dans le mouvement de la peinture et dans son expressivité la plus intime.
Je citerais en regard de mes adjectifs débordants ceux, jubilatoires de Jacques Py, Directeur du CAC de Tanlay : Dominique Gauthier accompagne sa peinture d’une dimension philosophique et littéraire bien précise, sa puissance de travail irrépressible a su conserver une force jubilatoire dans le maniement à l’excès des techniques, des formes, des matières et des couleurs. Au travers de procédures clairement repérables et jamais figées dans leurs phases d’exécution, l’allégresse des gestes, la boulimie des couleurs et la vitalité de ces espaces envahis de figures en prolifération et de lignes itératives sont préservés.
Comme des réceptacles d’exigence et d’exultation qui viennent nous combler, ses oeuvres nous sont offertes au regard, et tout au long du cheminement complexe des séries que nous retiendrons se pointe la revendication d’une pulsion qui attire l’artiste vers le risque et le déséquilibre pictural. Par ces questionnements inquiets par et sur la peinture, l’artiste n’extériorise
paradoxalement rien d’autre que ces fulgurances du visible et témoigne ainsi de la force indispensable d’une présence de la peinture en notre monde. (décembre 2000)
Mais la conclusion appartient à Dominique Gauthier quand il dit : Aujourd’hui, la peinture est confrontée à une multitude d’images qui ont une littéralité plus évidente, disposent d’une circulation et d’un mode de communication qui sont acquis. Si la peinture peut être encore un champ expérimental, elle est obligée de reconsidérer ses certitudes. Il faut qu’elle s’impose sa propre inconnue. Cette prise de risque revient souvent à se confronter à une appréciation différente de l’idée de qualité, de valeur ; voilà une épreuve qui correspond à un enjeu, le risque n’est, finalement, qu’un moyen. En tous cas, pour moi, la prise de risque est un mouvement, et j’en ai besoin pour créer des opportunités de visions.
Christine Ollier