Pour sa prochaine exposition parisienne à la Galerie Les filles du calvaire, Xavier Noiret-Thomé (1971, vit et travaille à Bruxelles), étire et densifie encore son langage pictural. Sans compromis aucun, son exposition témoigne d’une posture éminemment courageuse au service d’une œuvre en perpétuel devenir dont la diversité formelle n’a d’égale que la force poétique qu’elle déploie.

Soucieux des règles de la méthode picturale mais conscient de l’asservissement iconique qu’implique généralement la relation entre le spectateur et le tableau, Xavier Noiret-Thomé a, dès le départ, cherché à affranchir sa peinture de toute tentative de réification. Celle-ci se déploie dans une hétérogénéité de formes, de figures ou de formats afin d’éviter la reproduction d’un programme dont les variations sérielles en constitueraient l’unité. En conséquence, son travail n’est jamais rassurant. Aussi parce qu’il cultive, contre toute notion de goût, une forme de radicalité dont la brutalité exquise et la sensibilité exacerbée concourent à ébranler à la fois l’espace contraignant qu’est la toile et à pervertir les certitudes esthétiques à travers lesquelles le spectateur est censé reconnaître ou justifier la qualité d’un tableau (et donc, forcément, son regard). Le risque d’une telle entreprise serait de glisser vers le kitch, cette provocation guimauve récupérant de manière amusée et cynique les formes du vulgaire, et qui finit toujours par trahir le petit esprit de celui qui y croit. Rien, chez l’artiste, ne doit à cette logique. S’inscrivant dans l’histoire de la peinture sous le mode d’une filiation bâtarde ayant cannibalisé à la fois l’élitisme le plus pointu et les formes d’expressions les plus populaires (de l’huile à la bombe), Xavier Noiret-Thomé étend un univers rhizomique dont l’objectif serait de générer l’altérité – dont on sait depuis Claude Lévi-Strauss, qu’elle fût toujours un scandale.

Le corpus d’images produites par l’artiste relève presque du cabinet de curiosité, où logeaient la diversité et l’enchantement du monde. Celui d’Auguste premier contenait pas exemple une série de portraits d’Empereurs exécutés par Titien qui voisinaient, d’égal à égal, avec un alligator et un phoenix empaillés. Génial syncrétisme dont Xavier Noiret-Thomé serait en quelque sorte l’héritier. Sa prochaine exposition inclura d’ailleurs une curiosité éthnographique « readymadisée »: un fétiche produit par des faussaires camerounais, artificiellement patiné, représentant un être encerclé d’un maillage d’acier à l’intérieur duquel l’artiste à inséré des tapes mouches en forme de toile d’araignée. Outre une métaphore de notre monde contemporain, cette œuvre peut aussi se lire comme l’écho d’une démarche picturale désireuse d’intégrer tous les éléments susceptibles d’en étendre la portée.

Car l’enjeu n’est pas qu’iconoclaste. Si les tableaux tiennent si bien au mur, c’est que la poésie qu’ils dégagent finit toujours par se substituer à la provocation. Une poésie qui se soutient d’une violence électrisante, d’une densité inépuisable de formes et de tonalités presque abrasives mais qui, au delà de la rigueur offensive, inspire aussi une sorte féerie crépusculaire dont le charme ne semble jamais se tarir.

La parade à laquelle l’artiste nous convie intègre une douzaine de toiles. Celles-ci se télescopent, se saturent et se répondent, aspirant et débauchant sans cesse le regard. On y retrouvera quelques motifs chers au peintre : la toile d’araignée notamment, qui, outre le fétiche, se décline encore sous l’aspect d’un très grand format de couleur chrome accueillant le spectateur au rez-de-chaussée de la galerie. Cette peinture voisinera avec une série de tableaux inédits, réalisés ces cinq derniers mois et qui, contre toutes facilités, bataillent presque les uns contre les autres – ou se dévorent, comme le suggère le titre de l’exposition.

Le plus surprenant, c’est le grand équilibre qui se dégage de l’ensemble. Et l’on se dit en fin de compte que le dépareillement stylistique qui caractérise l’artiste oeuvre aussi à faire de ses accrochages de véritables installations, dont la cohérence, toute en dé-composition, est encore servie par les sculptures articulant les déplacements de tableaux en tableaux.

La place manque ici pour les décrire tous. Il le faudrait pourtant si l’on voulait rendre justice à une démarche qui se refuse à toute approche globalisante. Disons seulement qu’on retrouvera dans chacun d’eux ces petites étincelles qui, débordant la toile, ne cessent de résister à la pensée, s’échappent de tout enjeu formel pour délier et embraser les réserves symboliques qui se disputent à les contenir. A l’image du fétiche camerounais, au spectateur d’en capter l’éclat et d’étreindre le monde des sentiments muets d’où émergent les véritables expériences.

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