Catherine Poncin - De l'image par l'image

4 Novembre - 22 Décembre 2006
"Bien plus de dix ans, en effet, que Catherine Poncin « re »fabrique des histoires, des vies peut être, à tel point que parfois on peut penser qu’elle cherche l’échange dans ce qu’elle communique, raconte. Pour autant, ce n’est pas si sur, car si échange il y a, Catherine ne nous parle pas directement, son histoire est déjà dite, elle l’a déjà vécu de son coté, au spectateur d’en inventer une autre pour lui." 

1996 -2006, soit dix ans de collaboration avec Catherine Poncin, plus d’une douzaine de travaux personnels ou issus de commandes et d’invitations et déjà six publications1 nous ont donné l’envie de lui consacrer un temps d’exposition important avec une rétrospective de ces dix années à Bruxelles et une exposition de deux séries récentes dans le cadre du Mois de la photo à Parisdont le thème, la page imprimée, sied à merveille à son travail. Et qu’elle reprenne son terme fétiche de l’image par l’image comme titre générique illustre parfaitement son projet artistique.

En effet, cette artiste particulière raconte des histoires sans avoir recours à l’écrit car elle s’est inventée sa propre écriture à travers le champ photographique en prenant pour principale matière première les images des autres. Ecriture que Paul Ardenne qualifie fort justement de post-photographique car elle « re-crée » une œuvre à partir de fragments d’images préexistantes qu’elle sélectionne à partir d’un amoncellement d’images glanées dans les archives de collectivités, de musées et de presse, dans des fonds d’entreprises ou familiaux, voire aux marché aux puces ou bien encore, à l’étranger, lors de voyages de recherche et de prises de contacts qu’elle peut inciter, parfois, par voie de petites annonces. 

Les histoires qui en résultent semblent re-qualifier ce matériau, donner une vertu différente à ces micros fragments dont l’artiste transforme la nature en les agrandissant, leur conférant une indicible mais puissante qualité tant formelle que narrative. Le sens profond de ces narrations reste pourtant distant parce qu’il est sans doute intrinsèque à l’univers de la créatrice et parce que le spectateur se trouve dérouté par une sorte de renvoi dialectique de la charge potentielle de l’image vers une possible filiation, appartenance, à l’histoire personnelle de tout un chacun.

 

Bien plus de dix ans, en effet, que Catherine Poncin « re »fabrique des histoires, des vies peut être, à tel point que parfois on peut penser qu’elle cherche l’échange dans ce qu’elle communique, raconte. Pour autant, ce n’est pas si sur, car si échange il y a, Catherine ne nous parle pas directement, son histoire est déjà dite, elle l’a déjà vécu de son coté, au spectateur d’en inventer une autre pour lui. L’histoire est là, à sa disposition à condition qu’il re-parte de la sienne, de ses propres souvenirs et sentiments de la grande et la petite histoire. Il y a d’ailleurs, comme souvent, erreur sur l’interprétation de cette œuvre pour celui qui veut comprendre sans sentir, sans s’impliquer. Parfois, on peut ainsi juger que ce travail est de l’ordre du cénotaphe puisqu’il part de traces mémorielles, d’une réutilisation de ce qui « a été ». Mais c’est un contresens, car c’est une renaissance et non une mémoire ad-memorium qui est célébrée, c’est une deuxième voire une troisième vie (si l’on tient compte de celle du spectateur) qui sont engagées à chaque présentation. 

D’ailleurs je me demande parfois, quand Catherine me raconte son investissement plus que personnel et sa manière intense d’aborder un travail qui tient pour une bonne part de rencontres d’esprits et de charges émotionnelles dont elle se sent tout à coup investie, si telle une chamane, elle ne possède pas une sorte de pouvoir de résurgence thérapeutique voire quasi mystique de notre mémoire et nos désirs enfouis. Un peu comme ces sorcières de l’ancien temps que l’on brûlait jadis car on ne comprenait par leurs vertus et qui, de nos jours, ont tant d’admirateurs.

 

 

Et il n’est d’ailleurs pas anodin que l’artiste soit souvent sollicitée pour faire revivre un fond d’archives, l’histoire d’une ville ou d’une couche sociale, telle une guérisseuse de cette mémoire en perdition dont on sait que faire, malgré sa vitale importance.

Les deux séries présentées à Paris sont ainsi issues de deux commandes : Du champs des hommes, territoires, commande de la Ville de Bobigny et Palimpseste, commande du Château Fernay Voltaire. Elles évoquent des histoires bien différentes l’une urbaine et sociale, l’autre intellectuelle et humaniste mais dans les deux cas la signature est élégamment présente.

 

En effet, au delà de cet étrange et attachant personnage que cette artiste a fini par incarner au fil des années pour ceux qui la fréquente, ce qui en résulte c’est un travail formellement magnifique qui décuple la force, le pouvoir et la beauté du photographique. Depuis quelques années, l’image est passée d’un lumineux grain noir et blanc du baryté à l’usage de la couleur mais toujours dans une explosion de la matière, dans l’usage des failles, des décoloration et des blessures de l’image comme si le défaut était plus signifiant que le sujet lui-même. L’association des images en diptyque, triptyque, polyptyques horizontaux ou stratifiés crée le fil narratif, la mise en scène pourrait-t-on dire. On n’est plus très loin, d’ailleurs, de l‘idée de scénarii pré-cinématographiques qui tentent tant de photographes, mais je crois que le silence de l’image, pourtant si volubile, confère un statut privilégié à ce travail parmi le foisonnement des images contemporaines, l’investissant d’une dignité existentielle, d’une indicible aura, si particulière à ce travail.

 

Christine Ollier