La galerie des filles du calvaire accueille la première exposition personnelle en France de la sculptrice, céramiste et plasticienne Julia Haumont. Dans ma robe, couleur du temps s’intéresse à ce moment sensible où l’enfance bascule, entre craintes et désirs, non-dits et découvertes.
Au rez-de-chaussée, la sculpture domine. Une même figure, féminine et juvénile, se livre à des exercices de gymnastique, avec une certaine nonchalance, dont témoignent les postures relâchées ou les chaussettes dépareillées malgré leur harmonie de ton. Le spectateur assiste sans être vu à une séance d’étirement ou de pose, dont auraient captés et réunis au même endroit plusieurs des instants, suivant la pratique du dédoublement des corps et des épisodes dans la peinture. Ce serait la fin d’un cours de danse où seules des filles se seraient inscrites, où l’on répèterait une dernière figure tout en s’étirant, dans l’intimité paradoxale, à la fois collective et bienveillante, qu’offre le groupe, avant qu’apparaissent les premières pudeurs de l’adolescence. D’autres formes, sculptures aquatiques, rouge, bleue ou grise, évoquent le rococo des miroirs baroques, qui redoublent la question des corps et de leurs transformations.
Le passage à l’étage marque une transition aussi cruciale que subtile. Elle est celle d’une individuation du corps, puisqu’une seule sculpture apparaît d’abord, et, comme à l’orée de l’Eden, sans qu’on puisse savoir si elle y entre ou si elle en sort, d’une conscience nouvelle, celle de la nudité, des désirs et des regards. La jeune fille, mélancolique et tranquille, vient de revêtir une robe de mariée, peut-être celle de sa mère, qui lui aura autorisé à la mettre, par exemple pour égayer son anniversaire. Mais voilà qu’elle s’aperçoit que l’extraordinaire vêtement, celui du plus beau jour d’une vie, est déchiré au niveau du genou. Combien de questions s’engouffrent par ce pli, combien de craintes et de rêveries… Seule avec elles, la jeune fille voit soudain apparaître sur un mur un personnage nouveau, Arlequin dansant, reprise déjantée des papiers découpés d’Andersen, dont les yeux peints sur un masque-assiette, la regardent de haut, première présence masculine, quoique composée de formes utérines, désarticulée et distante, drolatique et pitoyable. En écho à cette déchirure fondamentale, une imposante composition textile et plusieurs gravures sur toile à beurre évoquent dans un registre plus coloré l’étoffement et la pluralité des identités. Plus loin encore, dans un cabinet noir, deux bassins déhanchés entrouvrent le monde de futures découvertes. Ils sont ceux d’une fille qui se veut peut-être grande mais ne l’est pas encore.
Dans ma robe, couleur du temps tire à travers la progression des œuvres le fil d’une adolescence qui se noue en même temps qu’elle se dérobe, moment d’un rapport au corps féminin qui se construit et se découvre, par ou malgré lui, dans ou contre l’autre. L’écrivaine américaine Melissa Febos, dans Girlhood, écrit : « À treize ans, j’avais divorcé de mon corps. Tel un parent amer, j’acceptais notre collaboration comme quelque chose d’inévitable. J’avais besoin de lui, ce qui ne faisait que décupler ma haine. » Entre le divorce et la collaboration, chaque sentiment, de l’effusion au mal-être, est possible, incarné par l’éventail des positions des jeunes filles, du délassement solitaire et tranquille adossé au mur à l’étirement voluptueux sur le dos, qui reprend le corps offert – mais mort – de La Jeune Tarentine d’Alexandre Schoenewerk.
Julia Haumont sculpte depuis sa sortie des Beaux-Arts en 2017 ces postures. Elles sont celles d’une même jeune fille qui pourrait lui ressembler comme une sœur, s’il n’était cette troublante sérialité qui permet de passer d’un particulier singulier au pluriel d’un groupe et de sa condition. Ce corps à la fois unique et fragmenté qui enrichit progressivement son répertoire se lit et se dit comme un multiple. À entendre Julia Haumont en parler, le pronom « elles » s’imposent : « elles » ont toujours à peu près la même taille, car « elles » ne vieillissent pas, bien qu’« elles » se tiennent en équilibre sur cette ligne étroite de la fin de l’enfance. Tout juste la chair des dernières sculptures, ici montrées, a-t-elle légèrement perdu de sa souplesse enfantine, acquérant davantage de tension musculaire. L’histoire qui se joue derrière leur visage générique n’a ainsi pas d’autre sujet que les pluriels ou singuliers collectifs utilisés par Monique Wittig : on, elles. D’ailleurs, le titre de l’exposition, fragment d’une des chansons du Peau d’Âne de Jacques Demy, reste libre d’emploi, appelant un sujet qui reste à définir.
Le conte n’est en général pas davantage situé dans le temps ou l’espace que ces jeunes filles, ce qui en assure la portée. Si changeante et moirée qu’elle soit, la robe couleur du temps rappelle aussi les invariants magiques et narratifs. Par-delà le plaisir du carnaval et des costumes d’époque au-delà de l’enchantement cruel du drame, il faut déconstruire celui-ci : pas plus qu’il n’est souhaitable d’épouser son père il ne faudrait imaginer le mariage comme plus beau jour d’une vie. La couleur du temps est moins ici celle du printemps idéal du royaume bleu ou rouge, où les nuages passent sur le ciel de tissu, que celle du temps perdu, et retrouvé pour mieux être démystifié. L’enfance s’évanouit sur les premières émotions de l’adolescence, bientôt détournées par l’injonction maritale. En témoigne Anne-Marie Schneider, dessinatrice qui anime ses dessins dans des films Super 8 et hurle en voix off de Mariage (2003) une ritournelle faussement innocente, que nous avons tous entendue : « J’aimerais me marier, avoir des enfants, plein d’enfants ! » Combien ont cherché des princes ou des princesses, alors qu’ils désiraient peut-être la chambrière, le page, ou rien du tout ?
En son temps, La Petite Danseuse de quatorze ans de Degas avait fait scandale, précisément parce qu’elle exhibait la réalité sordide du corps de ballet à la Belle époque. C’est moins une prédation masculine ou institutionnelle qui est ici en question qu’une invitation à relire ce qui nous conditionne. S’il faut préserver l’innocence, ce n’est certainement pas en se racontant trop d’histoires.
— Xavier Bourdine

